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Tomas Luis de Victoria : les Répons de la Semaine SainteTomas Luis de Victoria naquit probablement à Avila entre 1530 et 1550. Cerclée de hautes sierras qui l’isolent en sa froidure éternelle, renfermée en son enceinte de murailles, Avila fut le bastion avancé du catholicisme espagnol en lutte contre l’Islam. Après la victoire, l’âme ardente de la cité se replia sur elle-même. Isolée du monde, elle se tourna vers Dieu. Ce vaste donjon castillan vit également naître, outre Tomas Luis de Victoria, l’une des plus grandes mystiques chrétiennes de tous les temps : sainte Thérèse d’Avila, contemporaine du musicien. Nous ne savons que peu de choses sur les études et la carrière de Victoria. Protégé du roi Philippe II, il quitta l’Espagne pour Rome où il retrouva un compatriote influent : le duc de Gandie qui devint plus connu sous le nom de saint François Borgia et qui était à cette époque le troisième général des Jésuites. C’est au Collegium Germanicum, dirigé par les Jésuites et fondé par saint Ignace de Loyola lui-même que Victoria devint maître de chœur en 1573. La vie et l’œuvre du musicien se confondirent désormais avec cette fonction : son œuvre, publiée entre 1572 et 1605 est intégralement destinée au culte catholique : il ne semble pas avoir écrit une seule page profane. Retiré du monde, vivant dans un milieu religieux, Victoria désira s’approcher encore davantage de Dieu : il fut ordonné prêtre en 1575. Il renonce à son poste de maître de chœur en 1578 pour devenir chapelain de l’église des Prêtres de l’Oratoire où, pendant cinq ans, il vivra en compagnie de saint Philippe de Néri. En 1592, Victoria fut nommé chapelain de l’impératrice Marie, sœur de Philippe II, elle-même retirée dans un couvent madrilène après son veuvage. Victoria regagna alors l’Espagne. Et cet homme célèbre s’ensevelit sans bruit dans un couvent où il assuma l’humble fonction d’organiste. A l’occasion du décès de l’Impératrice, il écrivit un dernier chef d’œuvre : l’ Officium defunctorum. Victoria mourut en 1611. Il était le dernier témoin de cette Espagne catholique et mystique qui en un siècle avait donné au monde chrétien saint Ignace de Loyola, sainte Thérèse la grande et saint Jean de la Croix.
Officium Hebdomadae Sanctae (Les répons de la Semaine Sainte)
L’Officium Hebdomadae Sanctae, publié en 1585, est un recueil de chants polyphoniques composés par Tomas Luis de Victoria pour alterner avec le chant grégorien aux offices de la Semaine Sainte. Ces morceaux, écrits de quatre à huit voix, se rattachent à la liturgie du Triduum pascal (les jeudi, vendredi et samedi de la Semaine Sainte). Cette liturgie se compose principalement des offices nocturnes, à raison de trois nocturnes par jour. Chacun de ces nocturnes comporte trois lectures suivies chacune d’un répons (il y a donc vingt sept fois le couple lecture-répons sur les trois jours). Les trois répons des premiers nocturnes sont tous des extraits des Lamentations de Jérémie. Il y a donc, pour les trois jours, neuf répons sur des textes des Lamentations et dix-huit répons sur d’autres textes. Ces dix-huit répons constituent la partie la plus importante et la plus connue du recueil. Ces répons sont tous à quatre voix dans le mode de ré sur sol, même si le langage se révèle dans l’ensemble nettement tonal. Le style est celui du motet palestrinien adapté à la forme du répons (répons en deux phrases, verset solistique, reprise de la deuxième phrase du répons). La musique de Victoria est ici affranchie de toute référence grégorienne à la faveur d’une musique librement inspirée. L’expression est personnelle, profonde et fervente quoique toujours d’une grande sobriété. L’écriture en imitation est le plus habituellement utilisée même si Victoria se permet quelques procédés homophoniques pour souligner certaines phrases du texte. Les répons ont ainsi une grande force dramatique. Leur expression à la fois dépouillée et intense témoigne de ce que l’on a appelé la crise mystique du compositeur, précédant son retour en Espagne où il mènera une vie retirée et contemplative.
Le temps d’un concert La version concert des Répons de la Semaine Sainte de Victoria proposée par le chœur Novantiqua voudrait évoquer, le temps d’un concert, l’ambiance particulière et la richesse de ce qu’était, jadis, la célébration musicale complète (offices et messes) du Triduum pascal. C’est la raison pour laquelle les six premiers répons du Jeudi-Saint ainsi que ceux du Vendredi-Saint seront précédés par une lamentation monodique mozarabe rappelant la tradition espagnole du plain-chant d’église. Entre les répons du Vendredi-Saint et ceux du Samedi Saint, le chœur entonnera les Impropères, jadis chantés lors de la messe des Présanctifiés du Vendredi-Saint, présentés ici dans la version de Victoria en alternance avec le grégorien. Jeudi-Saint Premier nocturne Incipit lamentatio Jeremiae prophetae monodie mozarabe (codex de Tolède)
Commencement des lamentations du prophète Jérémie. Alef Comment ! Elle habite à l’écart, la Ville qui comptait un peuple nombreux ! elle se trouve comme veuve. Elle qui comptait parmi les nations, princesse parmi les provinces, elle est bonne pour le bagne. Beth Elle pleure et pleure dans la nuit : des larmes plein les joues ; pour elle pas de consolateur parmi tous ses amants. Tous ses compagnons la trahissent : ils deviennent ses ennemis. Ghimel Sous l’humiliation, sous le poids de l’esclavage, Judée va en déportation ; elle habite parmi les nations, elle ne trouve pas à s’établir. Tous ses persécuteurs la traquent. Daleth Les routes de Sion sont en deuil, sans personne venant au Rendez-vous ; ses portes sont toutes ruinées, ses prêtres gémissent. Ses jeunes filles sont affligées ; quelle amertume ! Hé Ses adversaires se trouvent au pinacle, ses ennemis sont bien aise car le Seigneur l’afflige, à cause du poids de ses révoltes. Ses bambins s’en vont, captifs, devant l’adversaire. Jérusalem, Jérusalem, reviens au Seigneur ton Dieu.
Deuxième nocturne Amicus meus 4ème répons – SATB
Mon ami m’a livré par le signe d’un baiser : celui que j’embrasserai, c’est lui, prenez-le ; voilà le signal coupable que donna celui qui après un baiser, consomma l’homicide. Le malheureux abandonna le prix du sang et finalement se pendit. Il eût été bon à cet homme de n’être pas né. Judas mercator pessimus 5ème répons – SSAT Judas, le marchand sacrilège, a abordé le Seigneur avec un baiser ; et lui, comme un agneau innocent, n’a pas refusé le baiser de Judas. Pour quelques deniers, il a livré le Christ aux Juifs. Mieux eût valu qu’il ne fût pas né. Unus ex discipulis meis 6ème répons – SATB Un de mes disciples me trahira aujourd’hui ; malheur à celui par qui je serai trahi ! Mieux eût valu qu’il ne fût pas né. Celui qui met la main dans le plat avec moi, c’est lui qui doit me livrer aux mains des pécheurs. Troisième nocturne Eram quasi agnus innocens 7ème répons – SATB J’étais comme un agneau innocent, conduit à l’immolation ; et je ne le savais pas ; mes ennemis ont tenu conseil contre moi, disant : venez, mettons du bois dans son pain et rayons-le de la terre des vivants. Tous mes ennemis, contre moi, complotaient mon malheur ; ils donnèrent contre moi un ordre inique disant : venez mettons du bois dans son pain et rayons-le de la terre des vivants. Una hora non potuistis 8ème répons – SSAT Vous n’avez pas pu veiller une heure avec moi, vous qui vous encouragiez à mourir pour moi ? Quoi ! ne voyez-vous pas que Judas ne dort point, mais se hâte de me livrer aux Juifs ? Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez de peur d’entrer en tentation. Seniores populi 9ème répons – SATB Les anciens du peuple tinrent conseil, afin de prendre Jésus par ruse et de le tuer ; ils sortirent avec des glaives et des bâtons, comme on le fait pour un brigand. Les prêtres et les pharisiens réunirent un conseil. Vendredi-Saint Premier nocturne De lamentatione Jeremiae prophetae monodie mozarabe (codex de Tolède) Lamed A leurs mères ils disent : « Où sont le blé et le vin ? » quand ils défaillent comme des blessés sur les places de la Ville, quand leur vie s’échappe au giron de leurs mères. Mem Quel témoignage de citer ? Que comparerai-je à toi, Belle Jérusalem ? Qu’égalerai-je à toi afin de te consoler, jeune fille, Belle Sion ? Car grand comme la mer est ton brisement. Qui te guérira ? Noun Tes prophètes ont des visions pour toi : du vide et de l’insipide ; ils ne dévoilent pas ta perversité, ce qui retournerait ta situation. Ils ont des visions pour toi : proclamations de vide et de séduction. Samech Ils applaudissent à tes dépens, tous les passants du chemin ; ils sifflent et hochent la tête aux dépens de la Belle Jérusalem : « Est-ce la Ville qu’on devrait dire beauté parfaite, réjouissance pour toute la terre ? » Jérusalem, Jérusalem, reviens au Seigneur ton Dieu. Deuxième nocturne Tamquam ad latronem 4ème répons – SATB Comme pour un brigand, vous êtes sortis avec des glaives et des bâtons pour m’arrêter : chaque jour j’étais auprès de vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas arrêté ; et voici que vous me conduisez, flagellé, pour être crucifié. Quand ils eurent mis les mains sur Jésus et l’eurent arrêté, il leur dit : chaque jour j’étais auprès de vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas arrêté ; et voici que vous me conduisez, flagellé, pour être crucifié. Tenebrae factae sunt 5ème répons – SSAT Les ténèbres se firent, quand les Juifs eurent crucifié Jésus ; et vers la neuvième heure Jésus cria d’une voix forte : Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Et, après avoir incliné la tête, il rendit l’esprit. Jésus criant d’une voix forte dit : Père, entre tes mains, je remets mon esprit. Animam meam dilectam 6ème répons – SATB Mon âme bien-aimée, je l’ai livrée aux mains des méchants et mon héritage est devenu pour moi comme le lion dans la forêt ; l’adversaire a poussé contre moi des cris, disant : réunissez-vous et hâtez-vous de le dévorer ; ils m’ont placé dans un désert solitaire et toute la terre a pleuré sur moi : parce qu’il ne s’est plus trouvé personne qui me connût et me secourût. Contre moi se sont levés des hommes sans pitié et qui n’ont pas épargné ma vie. Troisième nocturne Tradiderunt me 7ème répons – SATB Ils m’ont livré aux mains des impies et m’ont jeté parmi les méchants, et ils n’ont pas épargné ma vie ; ils se sont réunis contre moi, les puissants ; et comme des géants, ils se sont dressés contre moi. Des étrangers se sont levés contre moi et des puissants ont poursuivi mon âme. Jesum tradidit impius 8ème répons – SSAT Jésus a été livré par un impie aux princes des prêtres et aux anciens du peuple ; mais Pierre le suivait de loin pour voir la fin. Et ils l’amenèrent devant Caïphe, prince des prêtres, là où les scribes et les pharisiens s’étaient réunis. Caligaverunt oculi mei 9ème répons – SATB Mes yeux se sont voilés à force de pleurer ; car il s’est éloigné de moi, celui qui me consolait : Voyez, vous, tous les peuples, s’il est une douleur semblable à la mienne. O vous tous qui passez le chemin, regardez et voyez. Popule meus Impropères (messe des Présanctifiés)
O mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi ! Parce que je t’ai conduit hors de la terre d’Egypte, tu as préparé une croix pour ton Sauveur ! O Dieu Saint, O Dieu fort, O Dieu immortel, prends pitié de nous ! Parce que je t’ai guidé quarante ans dans le désert, que je t’ai nourri avec la manne et que je t’ai amené dans la meilleure des terres, tu as préparé une croix pour ton Sauveur ! O Dieu Saint, O Dieu fort, O Dieu immortel, prends pitié de nous ! Qu’aurais-je pu faire que je n’ai pas fait ? Je t’ai planté comme une vigne généreuse et tu es devenu pour moi amertume : tu m’as donné du vinaigre à boire et tu as percé d’une lance le côté de ton Sauveur ! O Dieu Saint, O Dieu fort, O Dieu immortel, prends pitié de nous ! J’ai fouetté l’Egyptien dans son premier-né : et toi, tu m’as livré au fouet ! O mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi ! Je t’ai fait sortir d’Egypte et j’ai noyé Pharaon dans la Mer Rouge : et toi, tu m’as livré aux princes des prêtres ! O mon peuple… J’ai ouvert devant toi la mer : et toi, tu m’as ouvert le flanc avec ta lance ! O mon peuple… Je t’ai précédé dans une colonne de nuée : et toi, tu m’as conduit au prétoire de Pilate ! O mon peuple… Je t’ai nourri de la manne au désert : et toi, tu m’as fait tomber sous les coups ! O mon peuple… Je t’ai abreuvé l’eau salvatrice du rocher : et toi, tu m’as abreuvé de vinaigre ! O mon peuple… Pour toi, j’ai frappé les rois cananéens : et toi, tu m’as frappé avec le roseau ! O mon peuple… Je t’ai donné le sceptre royal : et toi, tu as déposé sur ma tête une couronne d’épines ! O mon peuple… Je t’ai fait grandir par force : et toi, tu m’as suspendu au bois de la croix !
Samedi-Saint Deuxième nocturne Recessit pastor noster 4ème répons – SATB Il s’est retiré, notre berger, source d’eau vive ; à sa mort, le soleil s’est obscurci : car il a été capturé celui qui tenait le premier homme captif : et aujourd’hui notre Sauveur a pareillement brisé les portes de la mort. Il a détruit les clôtures de l’enfer et renversé les puissances du diable. O vos omnes 5ème répons – SSAT O vous tous, qui passez par le chemin, regardez et voyez s’il est une douleur semblable à ma douleur. Regardez, peuples de l’univers, et voyez ma douleur. Ecce quomodo moritur 6ème répons – SATB Voilà comment meurt le juste, et personne n’y pense en son cœur ; les hommes justes sont enlevés et personne n’y prend garde : c’est à cause de l’iniquité que le juste est enlevé ; et dans la paix sera son souvenir. Comme un agneau devant celui qui le tond, il s’est tu et n’a pas ouvert la bouche : de la peur et du jugement il a été épargné. Troisième nocturne Astiterunt reges terrae 7ème répons – SATB Les rois de la terre se lèvent et les princes conspirent contre Dieu et son Christ. Pourquoi ces nations en tumulte et ce vain grondement des peuples. Aestimatus sum 8ème répons – SSAT J’ai été compté parmi ceux qui descendent dans la fosse. Je suis devenu comme un homme sans secours, libre parmi les morts. Ils m’ont placé dans la fosse profonde, dans les ténèbres, dans l’ombre de la mort.
Sepulto Domino 9ème répons – SATB
Après avoir enseveli le Seigneur, ils scellèrent le tombeau, roulant la devant l’entrée, et placèrent des soldats pour le garder. Les princes des prêtres vinrent trouver Pilate pour lui faire une demande.
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