ENSEMBLE ORGANUM France
Direction : Marcel PERES
Lycourgos ANGELOPOULOS
Jean Christophe CANDAU
Gianni DE GENNARO
Jean Etienne LANGIANNI
Marcel PERES
Antoine SICOT
Fondé en 1982 par Marcel Pérès à l'Abbaye de Sénanque, accueilli dès 1984 par la Fondation Royaumont, et œuvrant aujourd’hui à l’Abbaye de Moissac, l'ensemble Organum aime à enraciner ses fleurs de louange dans des murs millénaires, tout comme le goût d’asseoir l’interprétation dans le lieu et le temps répond à son besoin d’aller « plus bas » dans le réel que la seule approche académique. A ce titre l’ensemble Organum a développé des programmes très diverses où se croisent les sources issues des manuscrits musicaux, et les esthétiques du chant conservées par les différentes traditions méditerranéennes encore vivantes. Particulièrement attentif à celles-ci, Organum représente aujourd’hui une des grande voix fortement caractérisée de l’interprétation du chant grégorien.
A Bonmont cette année, ce sont les grandes pages d’antiphonaires bénéventains - tradition liturgique de l’Italie du sud qui disparaît dès le 11e siècle, absorbée alors dans « les charmes » du chant grégorien qui finira par supplanter toutes la traditions locales - que tournent, au lutrin de chœur, Marcel Pérès et ses chantres.
par Marcel Pérès
L'ancien chant de l'église de Bénévent plonge ses racines dans l'antiquité gréco-latine, c'est l'un des plus vieux répertoires liturgiques qui nous sont parvenus. Ce chant occupe une place particulière dans l'histoire de la musique occidentale, son domaine s'étendait sur une région plus vaste qu'on ne pourrait de prime abord le supposer; il couvrait en effet une large région au sud de Rome englobant Naples et le Mont-Cassin et s'étendait vers le nord sur une bande de territoire qui longe l'Adriatique. On en trouve également des traces le long de la côte Dalmate.
Le chant bénéventain nous est parvenu sous une forme incomplète et tardive, dans des manuscrits dont le but principal était de présenter le répertoire grégorien avec toute son organisation modale. On peut donc supposer que le répertoire bénéventain a été filtré par des scribes soucieux de l'accommoder à une présentation systématique faite à l'intention du grégorien et non pas du bénéventain. Certaines qualités mélodiques et modales ont pu être retouchées; il reste vrai, nonobstant, que le répertoire bénéventain, ainsi transmis, diffère considérablement du grégorien, et l'on peut augurer de sa conservation dans une forme relativement pure.
Les classifications mélodiques du répertoire grégorien n'existent pas à Bénévent. La musique bénéventaine a un style orné plus ou moins uniforme, émaillé de petites formules qui confèrent aux mélodies leur goût particulier. Mais en revanche, il n'y a guère de mélodies ou de formules limitées à une seule catégorie ou à un temps liturgique particulier. Comme pour le chant milanais il est parfois difficile de saisir pourquoi certaines pièces sont beaucoup plus développées que d'autres. Ainsi les ingressa (chants d'entrée) sont en général bien plus prolixes que les offertoires et les communions, bien qu'il puisse arriver, exceptionnellement que ces derniers présentent également des mélodies complexes.
La notation bénéventaine est diastématique et ressemble beaucoup à la notation du Vieux-Romain, mais elle ne comporte pas de clefs, nous ignorons donc sa hauteur absolue; mais en étudiant les formules mélodiques et leurs relations réciproques, il est possible de rétablir l'échelle bénéventaine et de transcrire les mélodies avec une certaine vraisemblance. Le répertoire dans son ensemble laisse voir clairement que le système musical bénéventain est organisé dans un seul groupe mélodique, où chaque mélodie termine sur l'une des deux notes la ou sol: le la est plus fréquent que le sol. Sous une forme primitive on voit ainsi transparaître une sorte de protus et de tetrardus, de deuxième et de huitième mode selon la classification grégorienne de l'octoechos, qui correspondraient à ce que l'on trouve dans d'autres répertoires anciens.
Le chant bénéventain se situe en marge du répertoire grégorien qui commença à être implanté dans ces régions dès la fin du VIIIe siècle. Les bénéventains attribuaient l'origine de leur répertoire à saint Ambroise, bien que le chant milanais ait été d'une toute autre facture. Le seul point commun était politique, à Milan tout comme à Bénévent siégeait une puissante principauté d'origine lombarde. A la fin du XIe siècle le chant de Bénévent disparut, supplanté par le chant grégorien expression du pouvoir pontifical qui alors mit la main sur cette région.
Actuellement, seulement une centaine de pièces ont été conservées. Certaines ont leur texte en grec écrit phonétiquement en caractères latin, d'autres en latin, mais aucune ne se retrouve ailleurs que dans la zone bénéventaine. Tout comme le chant milanais et l'ancien chant de Rome, le chant bénéventain se présente comme un témoin direct des antiques répertoires gréco-latin à l'origine du chant byzantin. Grâce à cette musique, c'est tout un aspect trop méconnu de la culture gréco-latine du sud de l'Italie et de la Dalmatie qui s'éclaire, témoignage d'une époque où l'Adriatique était moins une frontière qu'un moyen de communication.
Les recherches de l'ensemble Organum sur ce répertoire ont été menées en collaboration avec Thomas Kelly, professeur à l'université de Harvard et Lycourgos Angelopoulos, chantre et musicologue, directeur du chœur byzantin de Grèce. Le travail de restitution de ce chant notamment sur le plan rythmique, se situe dans la lignée des plus récentes découvertes concernant les répertoires latins en relation avec le chant byzantin.