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Années de pèlerinages…En 2006 l’ensemble italien La Reverdie fête les vingt ans de son existence. Vingt ans de musique médiévale, de recherches savantes et assidues, de musicalité exceptionnelle, de judicieuse invention, d’imagination féconde et docile dans la reconstitution, d’offrande musicale vivante au concert, de complicité humaine et poétique avec l’éternel présent du passé ! Pour cet anniversaire, l’ensemble a mis sur pied un programme d’exception : la Messe de saint Jacques que Guillaume Dufay compose en 1427 pour l’église patronyme San Giacomo il Maggiore à Bologne. La partition est un joyau de polyphonie flamboyante, l’un des rares exemples de messe « plénière », comportant non seulement l’ordinaire mais aussi le propre de la fête. Voix et instruments sculptent de concert et alternativement le flamboiement, sans compter le travail en profondeur sur la partition originale qui au-delà de la lettre permet d’atteindre à la jubilation de l’esprit de ces musiques - La Reverdie donne une messe de fête qui récapitule 20 ans de dévouement à la poésie …et tous les chemins de Compostelle.
L ‘Ensemble La ReverdieVenu d’Italie du Nord, et riche d’origines diverses, l’Ensemble La reverdie s’est formé en 1986 et fête donc cette année les vingt ans de son existence au service du répertoire musical du Moyen-Age. La motivation de de musiciens de La reverdie n’est pas dans l’archéologie du répertoire pas plus que dans l’exposer d’un catalogue émouvant des pièces léguées par cette si longue période de l’histoire appelée curieusement « moyen âge », mais bien de faire revivre pleinement une musique, une culture et une atmosphère, le temps d’un concert. En 20 ans d’exploration savante et enjouée à la fois, la culture musicale et littéraire de la Reverdie – car il faut comprendre et restituer ces textes anciens et leurs accents propres autant que les musiques – est telle que le groupe pense, sent et vit le Moyen-Age dans l’actualité du geste poétique. L’histoire est alors totalement au service de l’actualité de l’art, et non son prétexte. Au début, il y a Bologne et les sœurs Caffagni. Livia l’aînée étudie la flûte douce et la viole de gambe ; puis fait sa musicologie à Berne, et une thèse en littératures étrangères qui lie précisément langue et musique. Depuis sa conversion au catholicisme en 1992, elle s’est particulièrement liée à la musique médiévale. Claudia, sa sœur, est amoureuse du luth. Elle y ajoute le psaltérion et le chant, et trouve le moyen d’obtenir un diplôme section architecture de l’Université de Venise. C’est elle qui fonde la Reverdie, en compagnie d’Ella de Mircovich qui, elle, apporte son goût de la littérature germanique et des légendes du Nord. Ella se déclare avec humour « seule soliste survivante de la cithare teutonique » et chante depuis l’enfance, passion sanctionnée par un diplôme de la Fondation Levi à Venise. Ce qui ne l’empêche pas d’être Maître d’Art en orfévrerie. Sa petite sœur Elisabetta de Mircovich a aussi suivi cette double voie : chant et musique. Le chant s’est forcément tourné vers l’étude de la technique vocale ancienne (deux ans à l’Ensemble Sequentia de Cologne), tandis qu’elle peut jouer de tous les instruments possibles à cordes, à anches, à bec. Mais c’est un diplôme de violoncelliste qui la lance comme concertiste baroque et moderne. Ajoutons qu’elle s’active au sein d’un groupe de rock expérimental, en pratiquant le violoncelle… électrique. Il fallait un homme, le voici : Doron David Sherwin, né à Los Angeles dans un milieu de chanteurs de variétés. Dès l’enfance, il s’attache à la musique ancienne et tombe amoureux du cornet. Son diplôme – rare – il l’obtient à la Schola Cantorum de Bâle, puis y ajoute l’étude du chant médiéval et renaissant, dont il est un spécialiste… en improvisation. A ce groupe de cinq musiciens s’ajoutent, en l’occurrence sept collègues amis, chanteurs, vielleur et harpiste qui ont collaboré avec l’ensemble à l’occasion de l’un ou l’autre programme et qui se retrouve ici pour ce programme anniversaire.
Guillaume DufayGuillaume Dufay (1400 – 1474) est un compositeur jalonnant ce que nous pourrions appeler l’apogée musicale du moyen age, récapitulant le grand art médiéval de la polyphonie dont le cœur bat de l’essence même de la musique : la monodie (les modernes diront : la mélodie !). C’est que la mélodie, lorsqu’on en déploie la richesse, s’épanouit en polyphonie. Voilà tout Dufay dans ce paradoxe qui n’en a que l’apparence, alors que le monde autour de lui vit des heures elles aussi troubles et lumineuse : guerres, peste, schisme… et flamboiement de l’art. Dufay naît à Cambrai, où, enfant, il est choriste de la cathédrale. Devenu prêtre, il poursuivra jusqu’à sa mort, sa vocation religieuse et artistique, voyageant énormément à travers l’Italie, la France et la Suisse, au service des Grands de ce monde – il fut, dit-on, notamment chanoine de la cathédrale de Lausanne. Le voilà bientôt maître de chapelle, et donc compositeur, à Rimini auprès des princes Malatesta, à Rome, à Bologne, à Florence, auprès des Papes Martin V et Eugène IV, puis à la Cour de Savoie à plusieurs reprises, et peut-être même chez le Duc de Bourgogne. La fin de sa vie le ramène à Cambrai où il continue de composer, essentiellement des messes. Dufay est contemporain de Gilles Binchois et un peu antérieur à Josquin Des Prés. Il travaille les genres aussi bien profane que religieux, et compose même du plain-chant – un office de la Vierge pour la cathédrale de Cambrai. Son principal mérite – et celui de ses contemporains – est de permettre à l’art de la polyphonie de sortir des complications savantes où l’Ars Nova l’avait enfermé. Il compose plus de 80 chansons, tirant ce genre très codifié vers une simplicité mélodique qu’il aime à puiser dans le chant populaire et la tradition médiévale. De même, il fait évoluer le genre « entrelacé » du motet en le ramenant au domaine religieux et, par cette exigence de service, en clarifiant la forme. L’essentiel de son œuvre et de sa personnalité musicale réside sans doute dans les messes où il joue un rôle décisif.
Messe de Saint JacquesElle est composée à la gloire de S. Jacques de Compostelle vers 1427, probablement pour l’église S. Jacques le Majeur à Bologne. A noter que se démarquant de l’usage de la messe fragment (on compose un Kyrie et un Gloria, ou encore un Sanctus et un Agnus), Dufay impose ici aux divers chants une unité de composition rare pour l’époque, fixant ainsi le cadre de la messe en musique telle que nous la connaitrons plus tard, et ce aussi bien pour les parties ordinaires (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei) que pour les parties propres à la fête de saint Jacques (Introit, Alleluia, Offertoire et Communion). Le « gothique flamboyant » du style de Dufay, à la fois brillant et clair, est ici rehaussé par les couleurs propres qu’apportent les instruments de la Reverdie, et le grand art de la diversité et du mélange couleurs. Le chant de la Communion est le premier exemple de l’expression faux-bourdon, usage venu de la musique anglaise. Pour ponctuer ce flamboiement de lumière, la Reverdie interprète un motet écrit à la même époque pour le même saint Jacques : Rite majorem Jacobum/Artibus summis, bel exemple de cette réalisation escarpée de liberté et de clarté tout à la fois, avec une partie ténor traitée en solo.
Du manuscrit à l’interprétationpar Claudia Caffagni Neuf messes complètes nous sont parvenues de G. Dufay. La seconde, sur la base de la reconstruction chronologique est la Messe de S. Jacques que l'on peut dater autour des années 1427-28. Au long de cette production, nous assistons au passage de la messe à trois voix, dans lequel le ténor et contre-ténor sont caractérisés par une écriture typiquement instrumentale, à une composition à quatre voix et a cappella. Dans la préface à son édition de l'intégrale des messes de Dufay, Heinrich Bessler, affirme en fait que "le changement stylistique dans la musique du XVème siècle réside toujours dans l'utilisation fréquente de la voix contre les instrumens (…) Si l'on confronte la première et la dernière messe de Dufay sur ce point de vue, le développement est évident (…) Dans les premières années de Dufay prévalait l'idéal de l'ensemble vocal et instrumental."… La Messe de S. Jacques, se trouve exactement dans cette phase de transition présentant soit des parties à 3 voix (Kyrie, Gloria, Credo), dans lesquels les croisements des deux lignes inférieures, construites librement, forment une base harmonique à la structure polyphonique; soit des parties à 4 voix où le ténor, qui calque les mélodies grégoriennes des pièces correspondantes, tend à assumer plus clairement le rôle de soutien harmonique comme l'on verra dans les messes plus tardives. L'unique témoin qui transmet cette messe dans son intérêt est le Codex Q15 conservé au Musée civique bibliographique de Bologne. Nous y avons tiré une transcription complètement mise à jour, rendue possible grâce aux reproductions de haute qualité mises à dispositions par le Musée civique, suite à la restauration récente du Codex. La question qui reste encore ouverte, concernant cette messe, est où et pour qui Dufay a-t-il composé ? Il est possible qu'initialement Dufay n'avait pas projeté un ordinarium complet, ni une messe complète du propre ; on arrive à cette conclusion par une analyse purement stylistique des différentes parties, corroborée d'éléments ultérieurs tirés du manuscrit. Le Kyrie, le Gloria et le Credo forment un ensemble cohérent, composés, comme nous l'avons déjà vu, selon un style plus archaïque ; il est vraisemblble que les autres parties ont été ajoutés à ce bloc déjà existant, pour répondre à une commande spécifique pour une occasion particulière. L'analyse du codex – conduite par Margaret Bent – démontre que le compilateur du Q15, après une première phase entreprise dans les 20 premières années du XVème s., s'est mis à travailler à une nouvelle section du manuscrit, après une pause de quelques années, l'inaugurant par la messe de S. Jacques (f. CXXIr) ; la reprise de la rédaction peut remonter vers les années 1430, et le terme en est la composition entière. Dans les années précédant immédiatement ces période de deux ans, Dufay se trouvait assurément à Bologne, où il reçut les ordres sacrés du Cardinal Louis Aleman. La date approximative de sa présence peut être établie sur la base de deux privilèges d'absence mandatés à Louis Aleman à St.-Géry, un datant du 27 avril 1427 et l'autre du 24 mars 1428, dans lesquels est requis la permission pour un séjour musical à Bologne. Le 23 août de la même année, Louis Aleman, qui a été fait cardinal à Bologne le 16 juin 1426 durant une grande cérémonie à San Petronio "avec des sons d'orgue et de divers instruments" (Cherubino Ghriardacci 1519-1598, Historia di Bologna) fut contraint de partir subitement à Rome en raison de conflits avec la population ; Dufay voyagea très certainement avec lui. Des documents datés de quelques mois plus tard (octobre et décembre) atteste de sa présence à la Chapelle papale. Malgré les études récentes de Margaret Bent qui tentent de déplacer le centre de la composition autour de l'entourage du Patricien vénitien Pietro Emiliani, évêque de Vincenza de 1409 à 1433, nous pensons que Dufay dans sa période passée à Bologne avait assemblé la messe dans sa version complète pour St.-Jacques-le-Majeur, siège de la communauté augustinienne de la ville, et église de référence du Cardinal, augustinien lui-même. Les liens de Dufay avec Bologne passent aussi à travers Robert Auclou, vicaire de l'église Saint-Jacques de la Boucherie de Parie, dont la présence à Bolognne, à la suite de Aleman, est attestée à partir du 4 mai 1426. Il se pourrait que ce fut lui-même l'entremetteur entre le compositeur flamant et le Cardinal qui devint son protecteur. Entre autre chose, le motet Rite Maiorem Jacobum canamus/Arcibus summis, composé probablement en 1426 et contenu dans le même recueil de Bologne, est construit sur l'acrostiche "Robertus Auclou Curatus Sancti Iacobi". Cette coïncidence ne semble pas secondaire lorsqu’on considère la relation entre la messe et le motet, et l’étroite relation avec le milieu fréquenté par nos deux personnages en ces années. Un des grands intéret de cette grande œuvre musicale est le fait qu’il s’agisse d’une messe plénière, la première de l'histoire de la musique : en plus des cinq mouvements de l'ordinaire, Dufay compose quatre mouvements du propre de la fête de S. Jacques le Majeur. Alors que parmi ceux-ci, l'Introït, l'Offertoire et la Communion sont basés sur les textes prévus par le Graduel romain pour la fête de l'Apôtre – textes du commun des apôtres utilisés également pour d'autres fêtes d’apôtres -, l'Alleluya comporte un verset (Hispanorum clarens stella) basé sur un texte rythmé dans lequel est cité spécifiquement s. Jacques et que, au stade actuel de la recherche, nous n'avons pu recouper avec aucun autre source. Il est intéressant de relever que dans les chœurs de l'Eglise de S. Giacomo Maggiore de Bologne (ms 4108), il existe un office rythmé, dont la versification de plusieurs parties est à huit pieds comme le mètre du verset en question (dans la tradition classique du graduel, le verset est normalement en prose). Cette assonance rythmique et en partie aussi textuelle (le verset fait directement référence à l'Apôtre comme la plupart des textes de l'Office) pourrait faire penser à un propre pour la fête du Saint lié à la tradition de la communauté augustinienne bolognaise.
Dans l’interprétation que nous proposons, , nous avons choisi, comme affirmé plus haut, de confier aux instruments le contre-ténor et ténor dans les parties à trois voix, et parfois le contre-ténor dans les parties à quatre, là où dans l'original le texte était absent. Par ailleurs, la pratique d'associer voix et instrument dans les exécutions liturgiques de cette époque, trouve divers témoignages, outre bien sûr celui cité ci-dessus pour la fête de la nomination du Cardinal Louis Aleman. Une attention particulière a été portée au respect des proportions originales sur lesquelles s'est basé le choix du tactus pour les divers mouvements.
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