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Programme

ENSEMBLE
EX CORDE
Suisse

Direction: Bertrand Décailler

Anne-Chantal DECAILLET, soprano

Christiane HAYMOZ, soprano

Flavia BRAHOVIC, alto

Julie MAZILLE, alto

Elena PIZZACALLA, alto

Didier BONVIN, ténor

Thierry LATTION, ténor

Bertrand DECAILLET, basse

FLORETE FLORES
extrait du programme complet

Salve festa dies. grégorien

Hymne d’acclamation du jour de Fête

Dum transisset Sabbatum, à 5 voix. John Taverner (1498–1545)

Répons des Matines de Pâques

Maria Magdalenae  grégorien

Répons des Matines de Pâques

 Congratulamini mihi, à 4 voix Jacobus Clemens non papa (1510-1557)

Répons des Matines de Pâques

 Tulerunt Dominum  grégorien

Répons des Matines de Pâques

 Dilectus meus descendit in hortum, à 4 voix   Pierre de Manchicourt      (1510-1564)

Motet tiré du Cantique des Cantiques

 Angelus autem Domini grégorien

Les 5 antiennes du jour de Pâques & les 7 antiennes  à Benedictus de l'octave pascale

Ego flos campi, à 5 voix  Nicolas Gombert (1500-1557)

Motet tiré du Cantique des Cantiques

 O Filii et filiae  grégorien

Hymne pascale

 

Monodies et polyphonies cueillies au jardin de la Grâce

L’Ensemble Ex Corde réunit 8 chanteurs pratiquant le répertoire médiévale et renaissant, tous assoiffés de l’au-delà formel des musiques. C’est que les « anciennes » beautés ne constituent pas seulement des pages charmantes, isolées et autonomes de tel ou tel compositeur génial, elles sont surtout des fenêtres ouvertes sur un paysage cohérent et d’une beauté déployée lorsqu’il devient compréhension du monde et vision du Ciel. Tisser des « programmes » qui peu à peu, à travers les connivences, permettent l’émergence implicite de ce paysage cordial et contemplatif, voilà la dynamique enthousiaste de l’ensemble. En l’occurrence, « Florete flores » (fleurissez fleurs) est un florilège entrelacé de monodies grégoriennes et polyphonies renaissantes dans l’esprit de cette joyeuse fresque printanière de Fra Angelico où la sainteté farandole - musiques qui emboîtent le pas à la Vie, lorsque la Grâce danse sur l’immense parterre de fleurs du matin pascal, devant le tombeau vide.

 

 

Venez, mon Bien-Aimé, descendons dans le jardin

par Bertrand Décaillet

L'Histoire Sainte commence au jardin, et ce n'est pas un hasard. De la terre même surgit le premier homme, tandis que Dieu soufflant sur la glaise, le fait à son image et à sa ressemblance. De cet Eden cependant, le péché chassera l’homme. Avec la première désobéissance, c'est toute la nature qui perd cette beauté première et innocente par laquelle, sortant des mains de Dieu, elle disait sans effort et spontanément l'éclat de son Créateur. Dès lors, le jardin sera fermé et la nature deviendra laborieuse voire même franchement hostile. L'homme devra peiner et travailler pour tâcher d’en tirer son pain.

 

Pour le poète cependant, elle gardera tout de même – au-delà de ses terreurs, ses épines, ses caprices – quelques complaisances et le souvenir avoué du jardin perdu, prérogatives d'une œuvre divine qui chante tout au long du jour les louanges de son Créateur. Le poète gardera donc jalousement la clé de sa douceur d’antan. C'est d'ailleurs au jardin de ce souvenir d’avant la chute, que le Christ lui-même cueillera les plus belles images du Royaume des cieux : la vigne, le vigneron, la bonne terre, le grain tombant en terre, les lys des champs, le figuier stérile, le trésor enfoui dans un champ, la moisson, les ouvriers, le grain de sénevé, le sycomore, le jardin des oliviers, le juste planté près des rives, le cèdre, l'hysope, la fleur de froment, le blé, la vigne et les serments... C'est en elle aussi, au cœur de son intimité silencieuse – tantôt désert aride, tantôt jardin luxuriant –  que le Fils de Dieu aimera à se retirer pour prier le Père. Elle sait d'ailleurs épouser les sentiments de son cœur, confidente privilégiée lorsque la ramure des oliviers ombrage les reflets de lune étrange au jardin d'agonie tandis que dorment les apôtres, confidente maternelle telle un cloître ou une citadelle de silence, lorsque le Fils de Dieu se retire dans la montagne, loin de la demeure bruyante des hommes, afin d’échapper à la gloire comme à la haine, et prier là son Père - qui est dans les cieux.

Il faudra bien pourtant, que le grain meurt et tombe en terre et que cette nature s’efface tout à fait, le temps d’un hiver et d’une nuit en plein jour, afin de livrer son fruit.  Il y eut un jour, il y eut un matin, il se fit, sur la terre, dans la terre, un silence infini de trois jours, veillés par des gardes en armes.

 

Vint alors Marie-Madeleine, la première au jardin. Elle vint simplement, portant en pleurant les parfums, et vit le jardinier tandis qu’elle ne trouvait plus le corps du défunt tant aimé. Il devait bien le savoir, lui, où a été enlevé le corps du Seigneur qui n'est plus au tombeau : dites-moi où vous l'avez mis et j'irai le chercher, supplie la pécheresse qui est la première à entrer ce matin-là dans le Jardin à nouveau ouvert. Marie-Madeleine, celle qui toujours pleure, ne s'est pas vraiment trompée. Le Christ, ce matin-là, est un jardinier en effet, plein d'une sollicitude extrême à protéger la jeune pousse fragile et délicate sous le soleil de la Grâce. Tout a été patiemment apprêté et il vient d'ouvrir à nouveau délicatement la porte de l'Eden, où il attendait depuis toujours le retour de la pécheresse. Ah ! vous voilà enfin, Marie –  Maria !

 

Raboni, Maître ! répond-elle spontanément, car enfin elle le reconnaît. Et c’est une nouvelle nature, une nature ressucitée, transfigurée, qui surgit alors de la terre sous le souffle de Dieu. L'homme désormais sera cette riante nature arrosée par les eaux de la Grâce, épanouie au Soleil de justice venu d'en-haut. Or si les racines  de cette nouvelle vie continuent de plonger dans le plus prosaïque quotidien en informant avec avidité tous les contours de l'existence du chrétien, la fleur, elle, déborde par en haut la perspective du regard humain. Ce n'est qu'au Ciel que la ramure de la grâce pascal épanouit ses pétales, son parfum et son fruit.

 

Entre les deux – entre ciel et terre – tenant très fortement de l’un et de l’autre, étant à la fois la poésie des choses et de l'au-delà des choses, se tient la louange sacrée, dont l'analogie déploie vers la terre ses racines tandis que sa frondaison dans le Ciel. C'est tout l'homme, corps et âme qui est racheté, et l'art en aura magnifiquement été évangélisé ! Par la louange de Dieu, office des anges confié aux hommes, la métaphore filée du Jardin perdu non seulement a été retrouvé, mais elle est allée même jusqu'à anticiper à la terre la promesse du ciel, déployant si bien la saveur du paradis que les anges eux-mêmes délaissent désormais le Ciel et viennent fouler son parterre de fleur et goûter ses senteurs. Il vous précèdera en Galilée, dit dans un bruissement de pétales et de linceul l'ange de Pâques : non pas au Ciel, en Galilée ! En devenant une image privilégiée et peut-être même exclusive du mystère de la vie de Dieu lorsqu'il se donne à une âme, la nature printanière - le jardin autour du tombeau, la fleur de reverdie et le blé de Fête-Dieu - acquiert un statut qu'aucun naturalisme, et jusqu'au plus cupidement charnel, n'aurait jamais osé revendiquer.

 

Aucun, sauf peut-être une exception, une seule ! fleur de rhétorique qui semblait si audacieuse et qui de fait l'était encore bien peu, avant que l’Epoux ne se relève de la mort : le Cantique des Cantiques, avec son jardin clos, son baiser, ses vignes, son cellier, son alcôve, ses aromates, ses biches, ses figues et ses grenades, son troupeau à garder, ses collines et ses prairies, son lit d’où l’on voit les solives du toit, sa tourterelle et sa colombe, ses treillages par lesquels le Bien-Aimé nous observe, les fruits de ses vallées et son cèdre… et Marie-Madeleine, portant le linceul blanc et les parfums, qui est venu tenir le rôle de l’humanité pécheresse et repentie, au jardin retrouvé.

C’est elle, oui, l’épousée du Cantique, elle qui était tout cela et ne le savait pas, s’étant égarée. Et dans le cœur du Bien-Aimé, désormais elle passera infiniment les images du Cantique et la promesse des fleurs.